Violences quotidiennes au Centre de Rétention, un retenu commence une grève de la faim

Chroniques des dernières semaines au Centre de Rétention du Mesnil Amelot. Après des rencontres, et des heures passées à discuter, nous avons rédigé cet article à partir des propos des retenus. Ils racontent comment, en plus d’être enfermés et de craindre d’être expulsés chaque jour, tout est fait pour que leur quotidien entièrement soumis à l’arbitraire policier soit insupportable. 

Il faut prendre ces propos dans un contexte déterminé. On est en fin de semaine quand les dernières paroles ont été prononcées. Les retenus ont subi le harcèlement de la police et du service médical toute la semaine. Comme un retenu l’indique, l’équipe de la semaine a été particulièrement violente. Au CRA 3 du Mesnil Amelot, il y a 2 équipes qui tournent chaque semaine. L’une d’entre elle, régulièrement, est pointée du doigt par les retenus, pour être plus violente que l’autre. 

A cela, il faut ajouter qu’un des retenus, le samedi, faisait son 45ème jour de CRA. Il devait être libéré. Il avait refusé de voir le consulat 3 fois et accepté la 4ème. Les 3 refus peuvent constituer un délit. On criminalise chaque geste des étrangers qui cherchent à enrayer la machine policière implacable qui s’abat sur eux. Celui-ci devait donc être amené en GAV le soir de sa libération, ils l’avaient prévenu. Sans raison, ils l’attrapent violemment le matin et l’emmènent au greffe, l’y séquestrent. Plusieurs fois, nous lui avons parlé, entendant derrière lui les provocations de la police, refusant de lui prêter un stylo pour qu’il écrive le nom d’un avocat, refusant qu’il appelle un avocat, l’insultant ou lui parlant comme à un chien. Puis il a été emmené, avec sur lui le téléphone d’un ami et le nom d’un avocat. L’avocat n’a jamais été prévenu et son ami n’a pas reçu le coup de fil qu’il aurait dû recevoir. Il y a donc clairement eu un déni d’accès au droit. Au final, sans pouvoir rien faire, nous avons appris qu’il a écopé d’une peine de 5 mois de prison. Au téléphone, ses amis co-retenus parlent de « triple peine »: prison-CRA-prison. Une boucle qui peut ne pas s’arrêter.

Quelques jours plus tard, il arrive la même chose qu’à l’un de ses camarades. Il attend de passer en comparution immédiate.  

 

N. Moi je suis arrivé ici depuis 34 jours. Ils m’ont attrapé dans un contrôle à la gare routière de M. J’allais juste chercher mon AME… Je rentrais chez moi, j’attendais le bus, et là, contrôle et garde-à-vue. En garde-à-vue, je ne connaissais rien, et ils m’ont même pas proposé d’avocat.

J’ai la clavicule déboitée. Il y a 15 jours, l’infirmière du CRA m’a emmené à l’hôpital. Mais le médecin m’a dit « il n’y a rien ». Mais je souffre vraiment.

Et la police, elle parle parfois bien, parfois pas bien. J’essaye de les éviter pour pas créer de problème. Des fois ils t’insultent. Ça dépend des équipes. Ils nous bloquent pour rentrer dans la Cimade, on n’a pas de droit.

G. Un ami est venu m’apporter un sandwich en visite. Le policier m’a dit que j’avais pas le droit de rentrer dans le box de visite. Il m’a dit « c’est pas un squat ici ». J’ai fait la guerre avec eux, d’autres policiers sont arrivés, j’ai parlé gentiment avec eux et ils m’ont dit d’aller manger le sandwich.

Des fois ils nous laissent manger, des fois non. Avant-hier ils nous ont laissé rentrer à deux en visite et on a pu manger.

Ils font ce qu’ils veulent, la loi c’est entre eux, c’est pas la loi qu’il y a dans le règlement. Ils croient qu’on est des chiens mais on est pas des chiens.

Maintenant je peux aller en prison, je m’en fous.

Les policiers bloquent le couloir [d’accès à la Cimade et à l’infirmerie], ils veulent jouer avec nous, ils parlent mal aux gens. Ils m’ont dit « T’es pas à l’hôtel ici! ». Moi je veux pas parler avec eux, j’arrive pas à parler avec eux. J’arrive même pas à regarder leurs yeux. S’ils veulent parler avec moi, je pète les plombs. Je dors beaucoup parce que sinon je vais péter les plombs.

Y’a pas de confiance. Nous on cherche la confiance, le respect. Nous on parle gentiment. Avec eux tu dis la vérité et ils te font un piège. Y’a pas de confiance. Ils nous reste pas beaucoup [de jours d’enfermement], c’est eux qui vont rester là comme des chiens, debout toute la journée.

Même quand ils rigolent avec toi, derrière toi ils vont te baiser. Nous on veut pas beaucoup de choses, juste mes droits, respecte moi c’est tout. Fais ton travail, pas plus pas moins.

Ici il y a pas de loi ici, c’est chacun qui fait son jeu.
Je sais pas si on est des hommes, si on est des chiens.

M. Il y a quelques jours, un policier m’a dit que la barquette de viande [du réfectoire du CRA] était halal, je sais que c’est pas vrai. Je lui ai dit que c’était pas vrai. Il m’a dit « si c’est halal, c’est pas du cochon ». Un autre jour un pote a rentré un sandwich pour moi en visite. Le policier m’a dit « bah alors pourquoi tu manges de la viande, je croyais que c’était pas halal? » [la police refuse de servir des plats halal ou d’adapter des menus végétariens dans les centres de rétention. Pourtant, la justice a déjà obligé l’administration pénitentiaire à servir des plats halal en prison au nom de la liberté de culte]

Ils sont venus nous demander qui a cassé la machine [distributeur d’aliments]. Ils nous ont dit « arrangez vous entre vous ». Ils nous ont dit qu’ils allaient voir à la caméra qui a fait ça et qu’ils allaient le défoncer.

 

G. Ils m’ont dit que si je disais qui a fait ça, ils me défendraient. Je suis pas une balance.

 

M. Le policier a bloqué C. [une autre personne enfermée] à la porte [du couloir d’accès à la Cimade et à l’infirmerie]. C. a demandé à rentrer, le policier lui a dit « non tu passes pas ». C. s’est énervé. Un groupe de policiers est venu le chercher pour l’emmener, on sait pas ce qu’ils vont faire avec lui.

 

C. Il [le policier] m’a provoqué, il m’a pris pour un con. Il m’ont emmené à la salle de fouille. Un policier a mis des gants et il m’a provoqué. Ils m’a dit « t’es une bête, t’es une merde ». Il m’a dit de m’excuser, sinon il ferait un rapport. Je lui ai dit je m’excuse pas. Je crois qu’ils ont fait un rapport.

L’autre il me dit: « si c’était à moi que t’avais mal parlé, ce serait autre chose ». Ils m’ont insulté de ouf.

Un gradé a dit à un policier: « voilà, on va dire que c’est lui qui a cassé la machine ». Je suis même pas entré dans le couloir [où se trouve la machine] de l’après-midi.

 

M. Le policier est venu dans ma chambre, il a pris son sifflet et m’a sifflé dans l’oreille pour me réveiller. Moi je reste dans mon lit jusqu’à 5h du matin parce que j’arrive pas à dormir avec le stress. Normalement le petit déjeuner c’est de 7h à 7h30, l’autre jour 7h25, tu rentres pas dans le réfectoire, tu manges pas ».

 

G. Le matin ils rentrent dans la cellule et ils tapent à la porte: « lève toi lève toi ». Je leur ai dit d’utiliser leur micro. J’ai jamais été réveillé comme ça dans ma vie, même ma daronne elle fait pas ça.

 

M. Ils ont peur des journalistes, ils ont peur qu’on balance. Du coup on a bien chargé quand ils sont passés l’autre fois avec le politicien. [Les parlementaires ont le droit de venir « visiter » les centres de rétention accompagnés de journalistes depuis la loi du 7 mars 2016]

 

G. Cette semaine, l’équipe [de policiers] elle est pas bien. C’est des traitres. Même les [flics en] civil. Ils t’empêchent d’accéder à la Cimade.

 

 

L. Ici, il y a une discrimination. Ils martyrisent les gens. Moi j’ai un long traitement, que je ne peux pas prendre. Ils me poussent bout, m’emmènent dans une cellule et me menacent. S’ils m’expulsent, je n’ai plus le médicament. J’ai été frappé avant d’être mis en prison. J’ai subi une opération neurologique, du coup je contrôle moins mes nerfs, et quand ils me provoquent, je m’énerve vite.

J’ai un grave problème de santé, ici ils n’en ont rien à foutre. Si j’ai pas le traitement, j’ai une pathologie.

Au début, ils croient que je parle pas le français et parlent mal de moi. Ils ont insulté ma mère et m’on poussé. On est vraiment traité comme des animaux.

Moi je me fous de la couleur des gens. J’ai une mentalité universelle. Elle [il parle de l’infirmière, qui entre autres l’a insulté] me dit que ça fait 300 ans qu’ils sont là, et donc de rentrer chez moi.

Ils m’ont dit aussi que je voulais me servir de mes documents médicaux pour pouvoir sortir.

C’est la 21ème fois que je suis en CRA…

L. a rédigé un texte sur ce qu’il vit en CRA.

L. a donc décidé de commencer une grève de la faim. 

Voici le texte qu’il écrit depuis le CRA: 

« J’ai écrit ce texte afin de vous expliquer la mauvaise situation ici au centre de rétention du Mesnil Amelot 3 (CRA 3). En fait, ça fait 16 jours que je suis là et toujours il y a des soucis avec les policiers et les infirmiers. Je vais vous dire pourquoi les policiers et pourquoi les infirmiers. Tout d’abord, chaque matin, ils nous parlent mal quand ils viennent pour nous réveiller et ils disent « ça sent l’odeur de porcs ». Tous les jours ils disent ça. On est stigmatisés chaque jour et comme quoi ils ont envoyé des policiers arabes pour que nous ne disions pas qu’ils sont racistes, mais au contraire, ce que je vois, ce que j’entends, c’est du racisme pur, et je viens de sortir de la prison de Fleury Mérogis, j’ai fini ma peine et paye envers la société française, et là je suis en train de faire une double peine pour rien car je n’ai pas de papiers Je suis arrivé à l’âge de 13 ans, et j’étais à l’école, j’ai eu un CAP de menuiserie. En plus j’ai fait plusieurs demandes de régularisation. Ils m’ont demandé de chercher un visa spécial de l’Algérie pour que eux comme quoi ils me régularisent et je sais très bien que si je pars là-bas ils vont me coincer au bled et au pays je n’ai ni famille ni ami, et du coup tous mes proches sont à Paris, et si vous voulez je vous donne leur adresse.

Notre objectif de la grève la faim, c’est que 45 jours c’est trop pour nous, il y a des gens fragiles, et sensibles, ils ne peuvent pas résister dans ces conditions là puisqu’il y a la saleté, les maladies comme la gale et les autres contagions, on est tous mélangés. On ne peut pas vivre dans cette situation. Franchement c’est inhumain, et je ne vois pas ni mes droits ni les droits de l’homme, on est tous des êtres humains. »

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